Des étourneaux russes

John Holmes / The flock of starlings acting as a swarm. En provenance de Wikipedia Commons

Nous sommes en Novembre. Sol et Philippe attendent l’arrivée des étourneaux. Chaque année, le grand pin à côté du terrain de basket, accueille une foule d’étourneaux. Avant de se percher sur l’arbre, les étourneaux font des vols groupés, et Philippe a appris à Sol qu’on appelle ça un murmure. Les enfants du quartier adorent le spectacle des murmures : on ne se lasse pas de voir ces foules d’oiseaux qui volent ensemble, se séparent puis se rejoignent pour former un ballet encore plus grand.
Philippe voudrait arriver à les compter, il prend des photos, puis trace un quadrillage, puis agrandit, puis compte. Voilà deux carrés agrandis par Philippe, combien y a-t-il d’oiseaux ?

Sur le carré de gauche, Philippe a compté 123 oiseaux. Sur le carré de droite, Philippe a compté 1296 oiseaux. Sol n’est pas du tout convaincue …

Pendant que Philippe calcule, Sol rêve. Elle sait que les étourneaux sont des oiseaux migrateurs et que les oiseaux ont entrepris un grand voyage pour venir passer l’hiver ici. Elle a déjà vu ses parents préparer un voyage de vacances et se poser des tas de questions : Où va-t-on aller ? Par quelles routes ? Que va-t-on emporter pour le voyage et pour le séjour ? Où s’arrêter en chemin ? Où va-t-on loger ? Comment faire les courses ? Qui va nous aider en cas de problèmes ?
Sol se demande si les étourneaux se posent toutes ces questions et quelles sont les réponses. Elle a lu qu’un étourneau peut vivre quinze ans. Est-ce que ce sont les mêmes étourneaux qui reviennent chaque année ? Et d’où viennent-ils ?

Les étourneaux sont en vol. Sol s’approche du grand pin car un éclat métallique a attiré son regard. C’est une bague au milieu d’un tas de plumes. Sol comprend qu’un oiseau, probablement un étourneau, s’est fait manger, sans doute par un chat car il y a quelques gros matous qui trainent dans le quartier. Sol ramasse la bague et la montre à Philippe. Il y a deux lignes gravées. Sur la première ligne, il y a écrit « сообщи в бюро кольц » et sur la deuxième « Moskva B-60690 ». Philippe et Sol devine que l’inscription de la première ligne est en russe, et que Moskva doit être Moscou, la capitale de la Russie. Philippe sait que des scientifiques baguent les oiseaux pour les étudier. Les parents de Philippe ont une amie russe, Elena à qui ils envoient une photo de la bague. Quelques minutes plus tard, Elena répond : l’inscription en russe veut dire « Faire un rapport au centre de baguage » et leur promet de faire des recherches ce soir après son travail. Philippe et Sol sont trop excités pour attendre et rentrent faire des recherches à la maison. Internet est un outil fabuleux, en tapant « сообщи в бюро кольц » dans un moteur de recherche, on arrive sur le site http://ringcenter.ru/ Ring veut dire bague, et center veut dire bague. Donc c’est sans doute le site Internet du centre de baguage. Tout est écrit en russe, mais il y a une adresse mail bird.ring.rus@gmail.com Philippe et Sol écrivent aussitôt un mail avec la photo de la bague, en expliquant que la bague a été trouvée avec des plumes dans leur ville aujourd’hui.

Les inscriptions sur la bague

Le lendemain, Philippe trouve dans sa boite mail une réponse du centre. La bague a été posée sur un étourneau capturé par la station de Rybachy.
Après quelques recherches, Philippe trouve le site de la station biologique de Rybachy. Rybachy est située sur la mer baltique, près de la frontière entre la Russie et la Lituanie, sur une grande bande de sable, longue de 97 km qui sépare la lagune de Courlande (Curonian) de la mer Baltique. Cette bande de sable – qu’on appelle un isthme – est connue depuis longtemps pour sa très grande concentration d’oiseaux migrateurs. On dit que certains jours d’automne, 500.000 oiseaux migrateurs volent le long de l’isthme.
La station biologique de Rybachy sert à étudier la migration des oiseaux. On utilise des pièges à oiseaux, afin qu’ils puissent être bagués puis étudiés par les ornithologues. Un piège est sorte d’entonnoir géant en filet ou en grillage métallique. Les oiseaux attrapés sont examinés, bagués si besoin et relâchés. Les ornithologues – les personnes qui étudient les oiseaux – partagent les informations sur les captures et les bagues.

By H Padleckas , CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=216645

Philippe consulte les pages des membres de la station, et écrit un mail (en anglais) à la première personne sur la liste, Anna Zolotareva. Il joint au mail une photo de la bague et lui demande des informations à ce sujet. Dès le lendemain, il a une réponse d’Anna qui lui promet de lui donner des informations d’ici quelques jours. Bien entendu, Philippe a commencé à faire des recherches sur la migration des étourneaux. Sol le laisse mais elle aimerait savoir si d’autres étourneaux de l’arbre viennent de Russie. Elle a une idée et part chercher les jumelles de la maison. Elle retourne au terrain et commence à observer les étourneaux perchés. Il semble bien que quelques oiseaux ont quelque chose de brillant à la patte. Elle grossit les jumelles au maximum, mais comme elle bouge, elle n’arrive pas à bien voir.
Au déjeuner, Sol explique le problème à ses parents. Son père quitte la table et revient avec le pied de son appareil photo et les jumelles, il extrait une pièce en plastique avec une vis, la visse sur les jumelles (qui ont un trou pour ça) et refixe la pièce sur le pied, et dit :
– Voilà, les jumelles sont fixées, tu n’as qu’à bouger lentement la poignée sur le pied et quand tu veux observer quelque chose, tu visses cette poignée et les jumelles ne bougent plus. Tu pourras alors grossir les jumelles et voir ta cible.
Sol est tellement pressée d’aller observer les oiseaux qu’elle dit ne plus avoir faim. Ses parents, qui la connaissent bien, lui demandent de finir le repas.
De retour au terrain, Sol repère un étourneau avec une bague et procède comme son père lui a expliqué. Elle arrive à distinguer quelques lettres qui pourraient être OSKWA, mais il faudrait qu’elle soit de l’autre côté pour pouvoir lire le reste de l’inscription. Mais quand même, se dit-elle, celui-là a l’air de venir aussi de Russie.

Deux jours plus tard, Philippe reçoit la réponse d’Anna. Anna écrit qu’on ne peut pas savoir d’où vient ce jeune étourneau avant qu’il ait été capturé pour être bagué. On sait que la bague a été posée en juin sur un jeune étourneau. On sait qu’il est jeune car il avait encore son plumage d’étourneau juvénile quand il a été bagué. Il est possible que ce jeune étourneau ait été recapturé avant d’arriver à l’arbre près de chez Sol et Philippe.
Sol et Philippe aimeraient savoir par où cet étourneau est passé. Sol et Philippe habitent près de la mer en Bretagne. L’étourneau a été bagué près de la mer Baltique. Sol et Philippe ont réfléchi : si les étourneaux russes veulent retourner chaque année hiverner en Bretagne, il suffit de suivre la côte. Philippe a fait des recherches sur le site d’EURING, une organisation qui coordonne les programmes européens de baguage des oiseaux. Le long de la côte qui va de Rybachy en Bretagne, Philippe a trouvé trois centres de baguage qui observent les oiseaux : un à Gdansk en Pologne, un sur l’ile d’Hiddensee en Allemagne, un à Wageningen aux Pays-Bas. Philippe écrit à Anna pour la remercier et lui demander comment trouver le chemin par où sont passés les étourneaux qui viennent en Bretagne.
Par chance, c’est le week-end et Anna répond rapidement. Quand on capture un oiseau sans bague, on en pose une et on appelle ça un baguage. Quand on observe la bague d’un oiseau bagué ou qu’on capture un oiseau bagué, on appelle ça un contrôle. Quand on trouve un oiseau bagué mort (ou la bague seule), on appelle ça une mort. Anna peut envoyer la liste des étourneaux qui ont été bagués ou contrôlés à Rybachy. Anna peut aussi demander à ses collègues des différentes stations la liste des étourneaux qui ont été contrôlés dans leur station ornithologique. Si Sol et Philippe arrivent à observer la bague d’un étourneau sur leur arbre, il sera possible de chercher cette bague dans la liste d’une station ornithologique : si la bague est dans la liste, c’est que cet étourneau est passé par la station. Comme les étourneaux prennent le même chemin chaque année, avec de la chance, on pourra trouver le même étourneau dans plusieurs stations, et on saura une partie de son itinéraire.

Philippe est enchanté de la réponse et répond tout de suite à Anna de lui envoyer les listes des étourneaux bagués ou contrôlés à Rybachy et dans les autres stations. Il explique à Sol le programme informatique qu’il va écrire :
il va prendre les étourneaux de Rybachy, un par un,
puis pour chaque étourneau de Rybachy, il va prendre les étourneaux de Pologne un par un et comparer un étourneau de Pologne avec l’étourneau de Rybachy. Si c’est le même étourneau, c’est GAGNE, l’étourneau de Rybachy est passé en Pologne.
Et on fera pareil avec chaque liste de chaque station ornithologique.
Sol ne comprend pas tout mais elle fait confiance à Philippe. Elle voit quand même un problème : comment on sait si les étourneaux dont on connait le chemin sont des étourneaux de l’arbre ? En y réfléchissant, Sol et Philippe comprennent qu’il faut d’abord observer un oiseau bagué dans l’arbre avant de le rechercher dans les listes des stations ornithologiques.
Sol fait remarquer qu’on ne voit qu’un côté de la bague quand on a trouvé un oiseau bagué dans l’arbre, comment va-t-on pouvoir observer toute la bague ?
Au déjeuner, Sol et Philippe expliquent leur projet à leurs parents. Maman propose de faire une vidéo en tournant au tour de l’oiseau. Mais il y a tellement d’oiseaux dans l’arbre que dès qu’on bouge, on risque de perdre la mise au point sur l’étourneau. Il faudrait que ce soit l’étourneau qui se tourne vers eux afin qu’on puisse filmer l’autre côté de la bague. Papa a l’air intéressé et les écoute attentivement. Papa leur propose de leur prêter son appareil photographique : l’appareil a un téléobjectif qui permet de zoomer et un mode rafale qui prend plusieurs photos successivement. Il faut trouver un moyen de faire tourner l’étourneau et on aura ainsi des photos des deux côtés. Sol a une idée : elle joue de la batterie et elle pense qu’en frappant de grands coups de cymbale, les étourneaux vont s’envoler et avec un peu de chance, on aura les deux côtés. Sol dessine son plan et le montre à sa famille.

Plan proposé par Sol : Philippe vise un oiseau bagué et donne un signal. Sol et Myriam frappent fort sur leur cymbale pendant que Philippe déclenche la rafale. L’étourneau s’enfuit des cymbales et se tourne vers Philippe. La rafale de photos permet de voir l’avant et l’arrière de la bague.

Sol appelle Myriam et lui donne rendez-vous au terrain. Sol et Philippe transportent les cymbales et l’appareil photo avec son pied au terrain. Philippe installe l’appareil et se met à chercher un oiseau bagué dans l’arbre. Myriam arrive et chacune s’installe devant sa cymbale. Tout à coup, Philippe s’écrie « J’ai un étourneau bagué dans mon viseur. 1, 2, 3, frappez ». Les filles cognent sur leurs cymbales tandis que Philippe déclenche la rafale. Tous les étourneaux de l’arbre s’envolent. Les enfants examinent les photos : sur la première, on voit une partie de la bague, mais sur les suivantes, il y a des étourneaux dans toutes les directions, c’est impossible de distinguer quelque chose.
Philippe – attendons que les étourneaux reviennent. Il faudra choisir un étourneau assez isolé. En attendant que les oiseaux se posent, Sol et Myriam observent leur vol. Une bonne partie de l’après-midi se passe où les enfants « chassent » les étourneaux bagués. L’heure du goûter les ramène à la maison. Philippe a pris des centaines de photos et il faut maintenant mettre sur l’ordinateur pour les regarder avec attention. Sol n’est pas très motivée, heureusement c’est le genre de travail qui passionne Philippe. Sol sait que ça va prendre un certain temps, mais que Philippe va faire un super boulot. Elle le laisse donc et part jouer dans sa chambre avec Myriam.

Le soir, Philippe est toujours en train de travailler les photos sur son ordinateur. Sol propose à ses parents de regarder un film puis elle va se coucher. Philippe ne se couchera pas avant d’avoir fini, elle a l’habitude. Le lendemain vers midi, Philippe se lève et annonce que, grâce aux photos en rafale, il a repéré 3 oiseaux avec une bague Moskva et que pour 2, il a pu lire le numéro. Sol le félicite.
Philippe prend son petit déjeuner : une tartine beurre – Nutella, puis une tartine beurre- Nutella – chèvre. Sol trouve toujours que son frère a de drôles de goût et aujourd’hui, il est en forme et finit par une tartine beurre – Nutella – chèvre – viande des grisons – confiture de mûres !
Retour à l’ordinateur : Anna a envoyé la liste des étourneaux passés par Rybachy, une liste obtenue de la station ornithologique de Gdansk (en Pologne), une liste obtenue de la station de Wageningen (aux Pays-Bas), une liste obtenue du Muséum d’histoire naturelle à Paris. Anna explique que les étourneaux russes ont tous une bague avec MOSKWA, mais qu’ils ont pu être bagués n’importe où en Russie et qu’ils sont passés par Rybachy.

Philippe a déjà écrit son programme et l’adapte pour que le programme lise les listes envoyées par Anna. A Rybachy, les listes sont informatisées depuis 2005, et Anna a envoyé les listes jusqu’en 2017, il y a 8459 étourneaux bagués ou contrôlés par Rybachy sur cette période. Philippe lance le programme qui cherche si, parmi les 8459 étourneaux de Rybachy, certains ont été capturés à Gdansk en Pologne : aucun étourneau n’a été retrouvé. Philippe est surpris, il relance le programme pour voir si des étourneaux de Rybachy ont été capturés à Wagenigen aux Pays-Bas : toujours aucun étourneau. De plus en plus étonné, Philippe relance le programme avec la liste française : 7 étourneaux de Rybachy ont été recapturés en France. Philippe ne comprend pas et se met à faire des recherches sur Internet. Sur le site du Muséum d’Histoire Naturelle, il trouve une page qui propose de visualiser les trajectoires des oiseaux entre leur lieu de baguage et les lieux où ils ont été ré-observés. Génial ! Il appelle Sol. La page est assez facile à utiliser : il faut sélectionner le taxon, c’est-à-dire l’espèce qui nous intéresse. Les enfants sélectionnent Sturnus Vulgaris, le nom scientifique de l’étourneau sansonnet, et sélectionnent des critères géographiques, le pays : France, la région : Bretagne, le département : Finistère, et lancent la recherche.
Au bout de quelques secondes, une carte s’affiche : un cercle rouge, ce sont les lieux où les étourneaux ont été bagués, un cercle bleu, les lieux où les étourneaux ont été contrôlés. Sol et Philippe zooment et remarquent qu’il n’y a aucun cercle bleu à Rybachy. Et qu’il n’y a qu’un cercle qui vient de Russie.

La copie d’écran de la carte proposée par le Muséum d’Histoire Naturelle pour les étourneaux sansonnets contrôlés dans le Finistère. https://crbpodata.mnhn.fr/map

Philippe recommence la recherche des étourneaux sansonnets en sélectionnant toute la France. La carte s’affiche et il y a beaucoup plus de résultats. On dirait bien qu’il y a des cercles rouges dans la zone de Rybachy.

La copie d’écran de la carte proposée par le Muséum d’Histoire Naturelle pour les étourneaux sansonnets contrôlés en France. https://crbpodata.mnhn.fr/map

Sol et Philippe zooment et déplacent la carte autour de Rybachy. Les 7 étourneaux de Rybachy sont là. Philippe explique à Sol que ces étourneaux n’ont pas été contrôlés dans le Finistère, en Bretagne, c’est pour cela qu’on ne les a pas trouvé dans la carte précédente.

Zoom de la carte sur la mer Baltique : 7 traits partent de Rybachy, les étourneaux bagués à la station.

Philippe est très heureux d’avoir calculé avec son programme la même chose qu’il y a affiché sur la carte. Sol est un peu déçue qu’aucun étourneau de Rybachy n’ait été vu dans son arbre. Philippe lui fait remarquer que seulement 7 étourneaux ont été contrôlés dans toute la France, donc qu’il n’y a pratiquement aucune chance qu’un des sept oiseaux soit dans l’arbre. Et ça ne veut pas dire qu’aucun étourneau de l’arbre ne vienne de Rybachy, ni qu’aucun étourneau russe ne soit venu en longeant la côte.
Sol est d’accord, mais il reste beaucoup de questions non résolues. On peut trouver certaines réponses dans la capsule qui a été découverte :
L’étourneau sansonnet